L’offre gratuite de 1000 tonnes de riz au Cameroun par l’Inde qui ouvre cette édition et les appréhensions que soulevé la distribution de ce don au regard de ce qui s’est passé avec l’offre au gouvernement de 4000 sacs de riz par la société ORCA pendant le Covid 19, nous amène à revenir dans notre billet de cette semaine sur une pratique qui depuis quelques années enrichit la scène politique camerounaise. A savoir, la vente directe aux consommateurs des produits de grande consommation par le ministère du Commerce, une pratique qu’on n’observe généralement que dans des pays en guerre ou victime de grandes catastrophes.
Lorsqu’on revisite le dernier texte organisant le gouvernement, on a de la peine à comprendre en temps de paix une telle intrusion de l’Etat dans des pratiques exclusivement réservées au secteur privé. C e texte précise bien que le ministère du Commerce s’occupe de l’élaboration et de la mise en œuvre de la politique commerciale ; de la régulation du commerce intérieur et extérieur ainsi que des accords commerciaux ; de la promotion des exportations, de la surveillance de la qualité et protection des consommateurs et enfin de l’encadrement des entreprises commerciales.
Interpelé au début de l’opération sur une pratique qui manifestement n’entre pas dans ses responsabilités telles que définies ci-dessus, le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, s’est justifié en la mettant dans sa stratégie de lutter contre l’inflation et la spéculation.
Une réponse loin de convaincre, car pour beaucoup d’économistes, la distribution gratuite ou subventionnée de produits alimentaires par le gouvernement dans une économie libérale, bien que visant à lutter contre la spéculation et l’insécurité alimentaire, apparait comme une stratégie contre-productive à long terme. Même si elle apporter un soulagement immédiat aux populations vulnérables, elle est de nature à perturber le marché, à freiner le développement du secteur agricole local, à créer une dépendance aux aides et à décourager les investissements privés.
Plus grave, la distribution gratuite ou à prix modérés de produits importés sape la politique gouvernementale de l’import-substitution en rendant moins attrayante la production agricole locale et en entraînant une baisse de la production et une dépendance accrue aux importations. Il en résulte ainsi une dépendance chez les populations, les rendant moins enclines à chercher des solutions durables et à développer leurs propres moyens de subsistance.
De même, la distribution de denrées alimentaires, surtout si elle est massive, peut exercer une pression importante sur les finances publiques, détournant des ressources qui pourraient être investies dans des domaines tels que l’éducation, la santé ou le développement des infrastructures, essentiels au développement à long terme.
Enfin, ces programmes de distribution des produits alimentaire sont souvent alimentes par des produits d’origine douteuse (le ministre de commerce parle souvent de produits saisis par ses services des suites de nombreuses infractions), ou des produits mis à sa disposition par des opérateurs économiques douteux. De plus, les denrées bradées ne parviennent pas toujours aux personnes visées et font parfois objet de détournements qui affaiblissent les efforts de développement.
Par conséquent, au lieu de se concentrer sur la distribution de denrées alimentaires, il serait plus judicieux de la part du gouvernement de mettre en place des politiques qui favorisent le développement de l’agriculture locale et de l’économie rurale. Par exemple :
En offrant des intrants agricoles (semences, engrais, etc.), des formations, un accès facilité aux marchés et un soutien financier aux producteurs. En améliorer les routes, les systèmes d’irrigation, les entrepôts, etc., pour faciliter la production, le stockage et la commercialisation des produits agricoles.
En encourager les agriculteurs à diversifier leurs cultures afin de réduire les risques liés aux aléas climatiques et aux fluctuations des prix. En soutenir la formation des agriculteurs, des transformateurs et des commerçants pour améliorer la qualité des produits, la gestion des entreprises et l’accès aux marchés.
En sensibilisant la population à l’importance de consommer des produits locaux et à leurs avantages pour la santé et l’économie locale.
En somme, si la distribution de produits alimentaires est une approche populiste, démagogique et voir même électoraliste qui répond à des besoins immédiats, mais n’apporte aucune solution à terme.
Le Cameroun a besoin d’une stratégie de développement agricole durable qui favorise la production locale, l’autosuffisance alimentaire et le renforcement des capacités des acteurs locaux. Et non de distribuer aux populations que sa faillite managériale a plongé dans la misère, des produits alimentaires dont l’origine est parfois douteuse.
